Itinéraire d'une traqueuse 1/2

(merci à Chantal pour ce précieux partage)

Je suis élève dans le cours de technique vocale, 2e année, à la MJC Monplaisir. Ce cours collectif réunit des élèves de tous âges, de cultures et de formations musicales différentes, avec des pratiques vocales aussi diverses que variées.

Dès le 2e cours, la prof a annoncé qu’une fois par mois, le cours prendrait la forme d’un showcase, histoire de nous mettre en situation de présentation devant les autres - et donc en situation de stress…

Et justement, dans mon duo acoustique amateur (= la voix de ma chanteuse + ma guitare + ma voix en renfort), j’en étais là : affronter mon trac…

La règle du jeu du showcase : autorisation de jouer un titre en duo ou en trio, mais obligation de jouer au moins un titre en solo (avec ou sans instrument, avec ou sans bande-son).

Mon projet musical n’est absolument pas de jouer/chanter seule… Mais la règle imposait de présenter un titre en solo, alors j’ai obéi et j’ai joué les « Bêtises » de Sabine Paturel, dont j’ai « légèrement » ré-écrit les paroles pour inviter ma chanteuse à me rejoindre et à ne pas me laisser jouer sans elle (et quitte à massacrer un titre, autant massacrer un monument de la chanson française, non ?!!).

Le coup d’envoi de mon questionnement sur le trac était donné… !

 

Showcase n°1 (les Bêtises – Showcase #1)

Lors de mon passage en solo avec mes « Bêtises », un trac démesuré m’a envahie, au point de provoquer des chevrotements dans ma voix et des tremblements incontrôlables dans ma main droite (rendant extrêmement laborieuse l’exécution des arpèges sur ma guitare).

Au débriefing de ce 1er showcase, tout le monde sans exception a avoué avoir ressenti un trac fou, une peur qui m’a semblée complètement surdimensionnée au regard de l’épreuve affrontée, à savoir : juste jouer devant les autres, au chaud, à l’abri, dans un cadre de bienveillance et d’apprentissage. La seule cause évoquée et commune au trac de chacun, était la peur de se mettre à nu, de se montrer vulnérable. Oui, je conçois, mais n’empêche que j’ai continué à trouver ma panique franchement démesurée par rapport à l’enjeu.

 

Puis il y a eu la rencontre avec un gars qui se produit seul en guitare/voix, que j’ai questionné sur le trac et qui m’a répondu avec franchise et sans hésiter que son seul trac était que sa sono le lâche ou de casser une corde de sa guitare…

 

Là, j’ai donc entrevu que le trac n’avait pas une cause unique et universelle, qu’il y avait plusieurs réponses, que ces réponses étaient propres à chacun. Alors j’ai tenté de construire mon puzzle. Dans mes sources principales de trac, j’y ai mis « la peur de se mettre à nu » et « la déception de ne pas livrer une prestation parfaite ».

 

Showcase n°2 (les Bêtises – Showcase #2)

Pour mon passage en solo, j’ai écrit un 2e couplet de mes « Bêtises ». J’ai envisagé de simplifier ma partition guitare pour ne pas galérer avec les arpèges. Mais j’ai renoncé, parce que je me suis dit que la comparaison entre le showcase n°1 et n°2 n’en serait que plus facile.

Au débriefing de ce 2e showcase, il s’en est dégagé que le trac était toujours présent pour tous mais sensiblement atténué. Comme tous, j’ai donc moins souffert pendant ma prestation. Mais je n’ai pas ressenti que me mettre à nu était le problème majeur, j’étais même heureuse de raconter mes « Bêtises ». Idem pour mon perfectionnisme, vu que j’ai été capable de m’adapter en temps réel et d’accepter que ma prestation solo ne serait pas conforme à mes prévisions.

Là, j’ai pigé clairement que je n’avais donc pas encore trouvé les plus grosses pièces de mon puzzle de trac. Timidité oblige, je n’ai pas osé poser ma question au groupe - question pour tenter de trouver des bouts de ma réponse à travers leurs réponses…

La prof m’a invitée à leur adresser par mail.

 

Ma question :

Je n’ai pas osé, mais je voulais poser une question au groupe… Parce que je ne trouve pas MA réponse, alors je me disais que peut-être je pourrais trouver des bouts de réponse dans VOS réponses… Ma question est : pourquoi on traque ?

On n’est pas en danger de mort, on n’est pas aux commandes d’un Boeing en train de gérer un atterrissage d’urgence entre 2 platanes, on n’est pas un chirurgien sur une opération à cœur ouvert, et pourtant on entre tous dans une panique surdimensionnée… Pourquoi ?

 

La réponse d’Olivier :

J’ai pas la prétention de connaitre la réponse universelle mais voilà comment je vois les choses :

Voir son ego blessé, siège de la confiance en soi, est un terrible péril (dixit le mec qui va chanter « chéri tu ronfles »), un vrai danger de mort; surtout pour les gens sensibles ayant quelque chose à exprimer… Le seul moyen de l’éviter est de fournir un résultat parfait… Ce qui est vain comme on le sait… L’inconscient le sait aussi…

- A forte dose cette peur empêche carrément la prestation (impossible de se planter si on n’est pas capable de produire un son) ou réalise un auto-sabordage qui servira d’excuse (avec mes mains qui tremblent…). Bref, infaillible !!

- A une dose nettement plus mesurée (lorsque intérieurement on sait qu’on peut le faire; yeah baby) elle aide à se dépasser et à trouver des ressources insoupçonnées.

Alors ce que l’on disait hier sur: « il faut placer son égo ailleurs »… Il est clair qu’il ne doit pas dépendre uniquement de notre prestation de chant ; et on a tous plein de raisons d’être de fiers de nous par ailleurs; mais c’est une bonne chose aussi de savoir qu’on a le trac ; c’est qu’on y met du cœur ! Allez, une petite citation pour la route:

Sarah Bernhardt recevant une élève comédienne :

- Mon petit, lui dit-elle, avez-vous le trac ?

- Non, Madame, répondit la jeune fille étonnée.

- Rassurez-vous, cela viendra avec le talent.

 

Dans la réponse d’Olivier, j’ai découvert et accepté l’idée qu’il n’est pas nécessaire d’être en danger de mort pour ressentir le danger de mort ; j’ai entendu que quelque chose qui est en apparence insignifiant peut parfaitement être ressenti comme un danger de mort.

 

La réponse de Muriel :

Pour le trac, surtout vécu pour moi en situation professionnelle, avec l’âge (privilège des mamy !!), je suis bien aidée par la représentation médicale organique des réactions de notre corps et des explications physiologiques afférentes (on s’en fiche mais le simple fait qu’elles existent, ça relativise tout pour moi ; en effet, on n’est pas vraiment égaux devant l’intensité des effets du trac, on ne peut donc pas leur donner de valeur) ; alors, il ne reste plus qu’à faire avec la peur de l’autre et… L’humour d’un ego pas trop sinistré ni surdimensionné.

Et là, on a bien de la chance au groupe de chant que la prof nous sécurise assez pour que l’on puisse oser se mettre en danger !

 

Dans la réponse de Muriel, j’y ai pris son lien avec le trac au travail. J’ai étudié mon trac au travail et je n’y ai retrouvé aucun des symptômes paralysants que je ressens en jouant. Oui, je vis des situations de stress au travail, avec des accélérations cardiaques, mais j’intériorise tout, je rassure autour de moi pour éviter la propagation, je sens mes capacités se décupler pour trouver en un temps record la solution au problème, dans le calme et sans trembler.

 

Peu après, lors d’une répétition, ma chanteuse me demande si je peux à l’occasion lui enregistrer une version « karaoké » de quelques-uns de nos titres pour qu’elle puisse travailler sa présence scénique sur nos arrangements. Enthousiaste, je me surprends néanmoins à chercher et à formuler plein de raisons qui m’en empêcheront. Jusqu’à finir par admettre qu’une fois qu’elle aura franchi la porte, je serai tout simplement incapable de jouer et chanter la partition comme si elle était là (quand elle n’est pas là, je gratouille, je chantonne, j’écris, je mets en place, le plus silencieusement possible), et avec en prime, le stress de la lumière rouge de l’enregistrement et d’innombrables prises pour que le résultat soit le plus parfait possible…

 

Là, il y a des pièces du puzzle qui sont apparues et qui ont commencé à s’assembler comme une évidence…

Je savais que j’ai le « talent » d’être invisible et inaudible.

Je savais qu’il n’y a que 2 endroits où j’ose donner de la voix :

- Seule dans une voiture en mouvement aux vitres closes (je sais désormais que c’est parce que je ne peux pas être prise en flagrant délit de « nuisance sonore »).

- Sous la voix de ma chanteuse (je sais désormais que c’est parce qu’elle devient mon alibi: « Monsieur l’agent, vous ne pouvez pas me verbaliser, vous voyez bien que ce n’est pas moi qui conduit »).

 

Je n’avais jamais envisagé que la source majeure de mon trac pouvait avoir un lien direct avec « le bruit » et mon rapport au « bruit »…

 

Les principales causes de mon trac, par ordre d’impact :

 

1) L’interdit. La musique n’est pas du « bruit », mais la pratique de la musique implique le dépassement du niveau sonore « normal ». Et mon seuil (mon niveau sonore de référence) est extrêmement bas. J’associe le « bruit », le dépassement de mon niveau sonore de référence, et donc la musique par extension, à l’interdit, au répréhensible. Jouer en public requiert donc que je brave volontairement l’interdit et que je me mette volontairement en flagrant délit de « nuisance sonore ». Et enfreindre sciemment une règle, quelle qu’elle soit, est source d’extrême panique pour moi.

 

1 bis) Le danger. Elever la voix, dans le cadre d’une engueulade par exemple, m’auto-terrorise. Crier me demande un effort surhumain et est associé à « danger de mort » parce que c’est le seul cas où je m’autorise à crier, à franchir un niveau sonore « interdit » et extrême sans réfléchir. Elever la voix envoie des signaux de « danger » partout dans mon cerveau, ce qui explique mon manque d’enthousiasme à jouer ou chanter plus fort, même quand j’y suis invitée.

 

2) Le secret. Au-delà du côté « intime » inhérent à toute forme de pratique artistique, travailler la musique alors que je ne suis pas capable d’assumer le dépassement d’un certain seuil de niveau sonore, implique que je l’ai pratiquée (et la pratique encore) « en secret » et en « silence ». Jouer en public, c’est dévoiler ce « secret »…

 

3) Le perfectionnisme. Je me sais perfectionniste, alors je suis forcément déçue de ne pas parvenir à donner l’image exacte de ce que je travaille. Je pensais sincèrement que c’était lui, le grand méchant de l’histoire, ma principale source de trac… Mon perfectionnisme est finalement plus victime que coupable de mon trac.

 

Voilà l’essentiel des ingrédients nécessaires et suffisants pour me provoquer un trac-panique démesuré!

 

Et comme je l’espérais, cerner le « pourquoi » me permet d’entrevoir des solutions.

 

3) Pour le perfectionnisme, le travail a déjà commencé: j’en veux pour preuve ma prestation seule au showcase n°2, où j’ai été capable de m’adapter en temps réel et d’accepter que ma prestation « toute seule » ne serait pas conforme à mes prévisions. (Pour ma prestation « en équipe », la donne est différente, car si je me plante, je risque de planter ma co-équipière, donc le stress dû au perfectionnisme gagne des points ; mais vu que le stress dû à l’interdit perd des points grâce à la présence de ma chanteuse… Les scores s’équilibrent et me maintiennent à un joli niveau trac, seule ou en duo !).

 

2) Pour l’appréhension de livrer ce que je bricole « en secret » et « en silence », j’ai juste à oser admettre qu’au fond, j’ai très envie de partager…

 

1 et 1 bis) Pour l’interdit… Si l’interdit (1) s’estompe, le danger (1 bis) perdra forcément de son sens, proportionnellement. Pour l’interdit, j’entrevois juste de me chuchoter à l’oreille « j’ai le droit ». Jusqu’à parvenir à l’entendre un jour… « J’ai le droit ».

 

Showcase n°3 (les Bêtises – Showcase #3)

J’ai écrit un 3e couplet de mes « Bêtises ». A la fois bousculée par l’actualité (#jesuischarlie) et curieuse de mesurer les éventuelles répercussions des réponses récemment trouvées sur les causes de mon trac, j’ai glissé 2 défis dans ma prestation : être visible (avec des éléments vestimentaires rouges vifs et inhabituels pour moi + un peu de gel dans les cheveux) et essayer d’être un peu plus audible…

Mon défi « visuel », je l’ai rapidement et complètement oublié grâce au groupe, parce que je n’ai croisé aucun regard surpris ou curieux, ni entendu aucun commentaire.

Mon défi « sonore »… J’ai ressenti un instant de panique pendant le 2e couplet parce que j’ai pensé à mon 3e couplet et à l’épreuve qui m’y attendait : « oser faire du bruit »…

J’ai osé faire du bruit, et sans trembler.

J’ai réussi à me dire : « J’ai le droit »…